Le Blog de Damien Delattre
Régulièrement, retrouvez mes analyses sur l'actualité des vins, mes expériences oenologiques, mon dernier coup de coeur …
Le vin n'a pas d'heure : ce que les étrangers nous apprennent sur le plaisir de boire

Le vin n'a pas d'heure : ce que les étrangers nous apprennent sur le plaisir de boire

Après 34 ans de cours de dégustation et des voyages sur tous les continents, je vous partage ce que le regard des étrangers révèle sur notre rapport (parfois trop rigide) au vin.

J'organise et j'anime des cours de dégustation depuis 1991. Plus de 34 ans. J'ai accueilli des milliers d'amateurs venus du monde entier, j'ai effectué des voyages en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, en Europe, en Australie et bien au-delà. Cette longue immersion dans d'autres cultures m'a appris une chose essentielle : notre rapport français au vin, que nous croyons universel, est en réalité profondément particulier.

Le vin français dans sa case : le repas, et rien d'autre

En France, nous avons  (consciemment ou non) enfermé le vin dans un moment bien précis : le repas. Et comme nous mangeons entre midi et 14h, puis entre 19h et 23h, le vin suit le même horaire. Boire un verre de vin à 16h de l'après-midi ? Pour beaucoup, c'est incongru. Parfois même choquant. "Ça ne se fait pas!"

Et pourtant...

Dans une grande partie du monde, le vin est avant tout associé au plaisir. Et le plaisir, lui, n'a pas d'heure. Un Américain, un Brésilien, un Japonais ou un Anglais n'éprouvera aucun état d'âme à savourer un verre de vin en pleine journée, sans repas, simplement entouré des bonnes personnes au bon moment. C'est cela qui compte pour lui.

L'accord mets-vins : les cases françaises face à la réalité du monde

Nous adorons les règles. Viande rouge avec un rouge, poisson avec un blanc, vin puissant en hiver, vin léger en été. Des classiques rassurants, mais des cases, aussi, dont nous avons parfois du mal à sortir.

Je me souviens d'un repas au Brésil, en janvier, par 40 degrés. Au menu : une feijoada, plat mijoté, riche, généreux. Et dans le verre, un Malbec argentin puissant et charnu. Mon conditionnement français criait à l'erreur. La réalité ? C'était délicieux. Tout se passait parfaitement bien.

Le monde ne mange pas comme nous, ne boit pas comme nous, et pourtant, il s'en sort très bien. Peut-être même faut-il s'en inspirer pour oser quelques aventures hors des sentiers balisés.

Hommes et femmes : un clivage bien français

Autre idée reçue tenace en France : les hommes aiment les rouges, les femmes préfèrent les blancs. La puissance d'un côté, la délicatesse de l'autre. Dans de très nombreux pays, cette distinction n'existe tout simplement pas. Elle n'a aucun sens.

D'ailleurs, imaginez quatre jeunes femmes attablées à 16h avec un verre de rouge chacune, dans un café français. Le regard des autres ne sera pas forcément bienveillant. La même scène à New York, Rio, Tokyo ou Sydney ? Personne ne sourcille. Mieux : cela donne envie.

Cette liberté vis-à-vis du vin explique aussi, en partie, pourquoi beaucoup d'étrangers lui consacrent des budgets plus importants. Pour eux, le vin est source de plaisir, pas de tradition à respecter. Et ce plaisir mérite qu'on y mette le prix.

Bouteilles de champagne et vin blanc sur un bateau en milieu tropical

La Bourgogne vue de loin : un monument, pas juste une bouteille

Quand on vient du Canada, des États-Unis, du Brésil ou d'Australie, un vin français n'est pas simplement un vin. C'est un morceau d'histoire.

Notre cave, sous Sensation Vin à Beaune, date du XIVe siècle. Le Clos de Vougeot et ses murs de pierre remontent au XIIe. Pour un Brésilien ou un Australien, dont le pays n'existait pas encore à cette époque, ces chiffres provoquent quelque chose qui dépasse la simple curiosité : une fascination, un respect profond pour cette Europe d'où tout semble être parti.

Boire un Pommard Premier Cru Les Épenots, un Clos de Vougeot ou un Puligny-Montrachet Premier Cru Les Folatières, c'est pour eux une plongée dans l'histoire de France. Bien plus que du vin.

Ce respect, nous l'avons moins dans notre propre pays. C'est paradoxal. C'est une réalité.

Ce que les voyages m'ont appris

En continuant à voyager, je découvre sans cesse des visions du vin différentes de la nôtre. Nos voisins italiens et espagnols eux-mêmes ne partagent pas tout à fait le même rapport que nous à ce produit. Certains pays ont inscrit le vin dans leur identité nationale. D'autres en ont fait un véritable art de vivre, assumé, visible, célébré.

En France, la loi Évin nous interdit désormais de le montrer. Une petite armée veille, traque les infractions. Nous avons du mal à revendiquer ce qui est pourtant l'un de nos plus grands héritages.

Alors oui, nos classiques ont leur charme et leur raison d'être. Mais s'ouvrir au regard des autres, à leur liberté, à leur plaisir décomplexé, c'est peut-être la meilleure façon de redécouvrir ce que le vin a à nous offrir.

Damien Delattre - Expert en Dégustation depuis 1991 - Beaune, Bourgogne

Recherche